La fille qui avait empêché le facteur de sonner deux fois en lui faisant manger son index et aussi ses gonades (en papillotte et avec une sauce au beurre)

L’autre jour, je suis allée à la Poste.

Ça faisait déjà longtemps que j’avais envoyé un courrier au monsieur qui s’occupe de me prendre des sous gérer mes impôts, et vu que j’avais toujours pas de nouvelles, ben j’étais un peu inquiète. Loutre me dit toujours que j’ai une phobie administrative, comme si écrire et classer des papiers c’était pareil que caresser une mygale ou embrasser une blatte, c’est n’importe quoi en vrai : autant je pourrais pas faire un câlin à un cloporte, autant j’ai déjà écrit plein de fois à des administrations sans problème (comme la fois où j’ai envoyé un caca de chat fossilisé à la Sécu, ou quand j’ai écrit un courrier de demande de rançon au Syndicat des Eaux).

Là, j’avais écrit une belle lettre au monsieur du fisc, je m’étais beaucoup appliquée pour pas déborder ni faire des pâtés et ça rendait vraiment bien, même si Loutre avait insisté pour relire et corriger (« ça va pas bien, non, d’écrire va bien te faire niquer à un agent du Trésor Public ??? »).

Donc j’avais posté ma lettre en « courrier suivi », ça veut dire que tu peux savoir tout le temps où est ta lettre, si elle est bien arrivée, si le monsieur l’a ouverte et s’il est en PLS sur le sol de son bureau, sauf que j’avais pas de nouvelles et donc je commençais un peu à flipper (peut-être que le monsieur était mort, ou qu’il avait appelé la BRI pour l’envoyer à la maison).

Comme j’avais un numéro de suivi et que j’aime pas aller à la Poste, j’ai commencé par appeler le numéro de téléphone qu’ils te donnent quand la Poste marche pas et que tu veux poser des questions ou bien les insulter, mais chaque fois que j’appelais, je tombais sur un robot qui essayait de se faire passer pour une opératrice malgache sous-payée basée à Ouagadougou.

– Allô la Poste ?

– Bonjour, je suis Thérèse, votre assistante virtuelle. Je suis là pour vous aider. Veuillez énoncer clairement le motif de votre appel.

– Bah c’est à cause des impôts qui se sont trompés dans leurs calculs, et si je leur dis pas, ben je vais payer TROP de sous, et si je paye TROP de sous, il va plus me rester assez pour acheter Fable qui sort l’année prochaine sur Playstation 5, et donc j’ai envoyé une lettre au monsieur des impôts et …

– Merci infiniment pour votre appel, la Poste vous souhaite une excellente journée.

Et ça a raccroché.

Au début, j’ai pensé que j’avais mal expliqué la situation, donc j’ai rappelé tout de suite.

– Bonjour, je suis Karine, votre assistante virtuelle. Je suis là pour vous aider. Veuillez énoncer clairement le motif de votre appel.

– Bah tu veux pas me repasser Thérèse, plutôt ?

– Je ne comprends pas votre demande. Veuillez énoncer clairement le motif de votre appel.

– Je crois que ma lettre, elle est perdue, j’ai expliqué.

– Veuillez ne pas quitter.

Karine, je sais pas si elle est allée se faire chauffer de l’eau pour un thé, se préparer un rail ou autre chose, mais elle a rien dit pendant au moins trente secondes. Après elle est revenue dans le téléphone.

– D’après les informations que vous m’avez fournies, vous rencontrez un problème de délai potentiellement problématique concernant la distribution d’un élément s’apparentant à une missive. Pouvez-vous confirmer ?

– Je sais pas, j’ai pas compris.

– Veuillez répondre par « oui » ou par « non ».

– Ben j’ai PAS COMPRIS, je t’ai dit, t’es teubé ou bien ?

– Merci infiniment pour votre appel, la Poste vous souhaite une excellente journée.

Et ça a raccroché.

Là, ça commençait à me faire monter la ménopause et j’étais pas très contente, alors j’ai rappelé une troisième fois (non mais sans blague).

– Bonjour, je suis Mireille, votre assistante virtuelle. Je suis là pour vous aider. Veuillez énoncer clairement le motif de votre appel.

– Ben c’est plus Karine ? j’ai demandé (moi j’avais fini par deviner qu’en vrai, c’était une intelligence artificielle supérieure qui voulait tous nous détruire pour pouvoir planter des parcours de golf pour robots à la place des villes et remplacer les vrais gens par des androïdes qui ressembleront tous aux Gipsy Kings).

– Je ne comprends pas votre demande. Veuillez énoncer clairement le motif de votre appel.

– Tu crois que je t’ai pas reconnu, SKYNET ? T’es en train de préparer la fin de l’humanité sous tes airs de péripatéticienne moldave sous Tranxène, tu crois que je le sais pas ? PRENDS-MOI POUR UNE BUSE, ça commence à bien faire tes conneries, JE VEUX RETROUVER MA LETTRE !

Je sais pas si c’est le fait que je l’avais démasquée avec autant de brio et de sagacité, mais elle m’a répondu avec une voix toute gentille, comme Loutre quand je me roule par terre dans les magasins en disant que je vais me suicider (souvent c’est parce que Loutre a pas voulu que j’achète un film de zombie ou un jeu vidéo avec du sang et des gros mots dedans).

– Votre demande concerne un problème de suivi de courrier. Pouvez-vous confirmer par « oui » ?

– OUI (putain de ta race)

– Veuillez épeler clairement le numéro de suivi de votre courrier.

– D.A.N.S.T.O.N.C.U.L

– Merci. Il n’existe aucun dossier correspondant à ce numéro de suivi. Merci infiniment pour votre appel, la Poste vous souhaite une excellente journée.

Et ça a raccroché.

Là, j’étais vraiment TRES énervée, j’ai jeté le téléphone par terre et j’étais en train de sauter à pieds joints dessus en criant des choses sales quand j’ai entendu la porte de la maison s’ouvrir, et c’était Loutre qui rentrait du travail.

J’ai levé les yeux et Loutre me regardait sans rien dire, avec sa tête de « ne me regardez pas comme ça, j’ai pas eu le choix, j’ai signé avec mon sang et maintenant je peux plus divorcer sinon j’irai en enfer ».

– Je ne veux pas savoir, a dit Loutre, je ne veux pas savoir, je ne veux pas savoir, je ne veux pas savoir …

– C’est à cause de Skynet, j’ai dit, il se déguise en pute de l’Est et il parle avec la voix de Macha Béranger pour faire croire qu’il sait pas où est ma lettre pour le monsieur qui prend mes sous.

Loutre m’a regardée longtemps, longtemps, sans rien dire. Je savais pas trop quoi lui raconter de plus, alors je me dandinais un peu sur place comme un canard, comme si j’avais très envie de faire pipi.

– Oui, a dit Loutre. Oui, oui, oui.

Et juste après, j’étais de nouveau toute seule à me dandiner dans le salon, la porte du bureau a claqué et j’ai entendu La symphonie pastorale de Beethoven très fort dans les enceintes (Beethoven c’est un monsieur qui te donne toujours très envie d’envahir la Pologne quand tu écoutes sa musique).

Comme j’arrivais pas à savoir où était ma lettre par téléphone, c’est là que j’ai décidé d’aller à la Poste.

A la Poste du village, j’ai fait la queue pendant au moins une demi-heure à cause du père Lagadec, qui faisait tout un foin parce que son colis d’engrais avait du retard, et le monsieur du guichet essayait de lui expliquer que c’était pas sa faute, et le ton est un peu monté, et le monsieur du guichet a fini par lui dire qu’il gênait tout le monde, qu’il fallait qu’il s’en aille et qu’il n’avait qu’à verser du caca sur ses cultures, que ça marcherait tout aussi bien et puis c’est tout.

Monsieur Lagadec, il est sorti avec un air très fâché, il était tout rouge et il a crié devant tout le monde que « ça ne va pas en rester là », et puis il a tourné le coin de la rue et il a disparu.

Après, c’était mon tour, alors j’ai essayé d’expliquer au monsieur du guichet le coup de Skynet, des impôts et tout.

– Donc vous n’avez pas réussi à obtenir le statut de votre courrier sur notre serveur vocal ?

– Bah non, j’ai dit, d’abord la fausse dame c’était jamais la même, et puis elle pigeait rien à ce que je lui disais.

– Vous avez le numéro de suivi de votre courrier ? (il avait l’air de s’ennuyer autant que moi quand Loutre m’oblige à regarder un film croate du ciné-club de minuit doublé en swahili et qui parle d’ouvriers exploités par le grand capital qui finissent par se révolter en exposant des tableaux abstraits dans les W.C de leur usine).

Je lui ai donné le numéro et j’étais vraiment très contente et soulagée : c’est quand même beaucoup plus facile avec des vrais gens.

Le monsieur a saisi mon numéro dans son ordinateur, il a fait une espèce de grimace et puis il m’a dit :

– Je suis désolé, il n’existe aucun dossier correspondant à ce numéro de suivi. Merci infiniment d’être passée, la Poste vous souhaite une excellente journée. Au suivant.

Là, j’ai senti la ménopause monter bien fort et j’ai pris beaucoup d’air dans mes poumons, et j’étais sur le point de hurler bien fort des choses très sales et de mettre le feu aux cheveux du monsieur, quand on a entendu un gros bruit de moteur, un grand « boum » et ensuite des choses lourdes qui tombaient juste devant la Poste. Alors on s’est tous retournés, et on a vu monsieur Lagadec qui était monté sur son tracteur et qui venait de vider tout plein de caca très noir sur le trottoir, il avait un grand sourire et il faisait un doigt d’honneur.

Pendant que les pompiers, la police et monsieur le maire arrivaient (et aussi les militants de la FNSEA et les écologistes qui habitent dans la ZAD du bois de la Turlutte au Loup), je suis sortie de la Poste. Derrière moi, j’entendais les gens se bagarrer et faire des choses violentes, et le monsieur du guichet qui venait de tomber dans le caca en voulant flanquer son poing dans la figure de monsieur Lagadec, alors je suis vite partie parce que j’aime pas la violence sauf quand c’est moi qui la fais.

J’étais plus vraiment en colère (en vrai, le coup du caca de porc ça m’avait bien fait rigoler) mais j’étais toujours embêtée par cette histoire de lettre qui était sûrement arrivée à Chincha Alta et qui avait probablement été ouverte par un éleveur de lamas ou un joueur de flûte de Pan de l’Altiplano.

C’est là que je me suis souvenu que ma copine Vieux Félin m’avait envoyé des cadeaux et que je pouvais aller les chercher au point relais (c’est un endroit de mon village où tu peux acheter ton pain, perdre tes économies au Loto, faire développer tes photos cochonnes et aussi acheter des places pour le concert d’Emile et Images au bar-tabac-PMU « Chez Nénesse » de Sainte Fistule, le village d’à coté).

Au guichet du point relais, j’ai montré à la dame le code-barre du colis avec les cadeaux dedans, elle a commencé à taper des choses sur son clavier en faisant claquer son chewing-gum (ça faisait « pop ») , elle a regardé son écran (pop), elle a louché, elle a tapé d’autres choses sur son clavier (pop) , elle a louché encore plus, et puis (pop) elle m’a regardée avec les mêmes yeux que Gervaise (c’est la vache préférée de monsieur Lagadec, qui a gagné tout plein de concours agricoles) et elle m’a dit :

– Nan, chais pas mais c’est chelou, vot’ numéro de colis, bah il existe pas.

Et c’est après ça que les pompiers, la police, monsieur le maire, le docteur Pilchard et Loutre ont été obligés de venir très vite au point relais, et le journaliste de Ouest France me tendait son micro et il essayait de me demander pourquoi j’avais fourré un vieux chewing-gum, douze grilles de Loto, deux rouleaux de pellicule et cinq baguettes Tradition dans le rectum de la dame du guichet, et est-ce que je prenais de la DROGUE, mais j’ai pas pu répondre parce que les ambulanciers m’avaient attachée trop serré sur le brancard et que Loutre me cachait un peu le micro en se penchant sur moi et en criant « Tu m’auras TOUT fait, TOUT ! Un aller simple chez les barjots, tu ressortiras PLUS JAMAIS, Aileen Wuornos, JAMAIS ! »

Et comme le monsieur de Ouest France lui mettait son micro sous le nez pour essayer de lui poser des questions, Loutre a voulu lui faire manger.

Du coup, on s’est retrouvé à deux dans l’ambulance.

Et avec tout ça, j’ai pas encore de nouvelles de ma lettre.

Catégories : Hypocondrie, névrose d'angoisse et conversion hystérique | Étiquettes : , , , | Poster un commentaire

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