Je sais plus si je te l’avais dit, mais Loutre ne travaille plus pour le Ministère.
Loutre est à son compte.
« A ton compte », ça veut dire que tu peux travailler (ou pas) quand tu veux, que tu peux passer tes journées sur Netflix si ça te fait plaisir (ou jouer à la PS4, ou écouter de la musique de sauvage, ou aller te promener dans les champs pleins de caca de bovins si c’est quelque chose que tu aimes faire) (moi j’aime pas trop).
Le seul truc c’est que quand tu travailles pas, tu gagnes pas de sous, donc Loutre doit travailler souvent pour pouvoir me payer une PS5 et acheter des croquettes pour les chiens (en vrai moi aussi je travaille, mais depuis ma maison, donc je peux faire tout pareil que si j’étais à mon compte).
Donc l’autre jour, Loutre avait rendez-vous pour donner une chouette formation à la sous-préfète, qui est une dame que je ne connais pas mais qu’on voit des fois dans le journal (le jour de la Fête de l’Andouille de Guéméné, quand le groupe Gold vient chanter Capitaine abandonné devant le stand des saucisses au chouchen, et parfois aussi le jour de la fête des soldats morts, quand elle vient dire des choses très profondes sur monsieur Gicquel, qui est tombé pour la France à Verdun) (mais vu le profil de ses arrière-petits-enfants, au village, je pense que monsieur Gicquel, il est plus tombé dans un coma éthylique que dans une tranchée boche, si tu veux tout savoir).
Loutre a du se lever très tôt et mettre des beaux habits, et c’est pas ma faute si sa jolie chemise blanche bien repassée elle ressemblait plus à rien (rapport au fait que je la portais quand j’avais soigné la gastro-entérite de ma chèvre), parce que comment j’aurais pu SAVOIR ? Mais évidemment ça a encore fait des histoires.
– De la merde ! De la MERDE sur ma chemise en soie « Comptoir des Cotonniers », la seule putain de chemise potable dont je dispose pour ne pas avoir l’air de sortir de la maison des Ingalls !
– Bah c’est ta faute aussi, t’as qu’à ranger les habits de riche loin des habits normaux qu’on peut saloper, hein.
J’ai évité de justesse la grosse lampe de tata Jacqueline que Loutre insiste pour garder dans le salon (ça fait des années que je voudrais la balancer en déchetterie mais Loutre dit que c’est un souvenir de famille qu’il faut chérir) (moi je vois pas trop pourquoi, vu qu’elle s’allume même plus), et puis la porte d’entrée a claqué très fort, j’ai encore entendu « de la MERDE ! » dans la cour, et la voiture de Loutre a démarré.
Comme j’avais la journée pour moi toute seule, et que j’avais plein de projets importants à faire pour le travail, j’ai pas voulu perdre une minute et j’ai allumé ma console (j’avais trop hâte de commencer à jouer à Oddwolrd: Soulstorm pendant la réunion d’équipe du matin en visioconférence). Mais là, y’a le père Jaouen qui est venu frapper à la porte, et ça faisait comme dans un film d’horreur des années cinquante, cette silhouette très grande qui se découpait derrière les carreaux avec ses deux yeux globuleux et sa casquette toute sale, et il manquait plus que les éclairs et le tonnerre et aussi la voix qui fait « Igooooor va vous montrrrer votrrre chambrrre » (avec l’accent roumain).
Sauf que là, évidemment, il faisait jour et y’avait du soleil, donc j’ai pas eu trop peur et j’ai ouvert la porte.
– Karoutcho pelbec pibor arriba kouroukou pof pof, a dit le père Jaouen.
– Moi pas compris, j’ai dit.
Alors il a commencé à faire des mimes, il s’est mis à sauter à cloche-pied en faisant des bruits avec sa gorge et on voyait plus que le blanc de ses yeux (globuleux) et je me suis demandé si je devais appeler les urgences de Saint-Goitre, mais ma voisine Thérèse (qui sortait se promener avec son déambulateur) m’a crié :
– Hé La Chose ! Tu as une de tes poules qui ne va PAS BIEN ?
– Quoi ? j’ai dit.
– Pof pof, a dit le père Jaouen.
– Une de tes poules noires n’arrive plus à marcher, il l’a vue de loin depuis son tracteur, il a préféré te prévenir alors il est venu, a dit Thérèse
– Arriba, a dit le père Jaouen.
– Ah oui, et elle ne mange pas, a rajouté Thérèse.
– Zeubik, a dit le père Jaouen.
– Exactement, a dit Thérèse.
Moi, j’ai commencé à paniquer et j’ai foncé dans la petite prairie où Big Mama, Simone, Marie, Angela Davis, Dora, Heckel et Jeckel mangent des choses qui se tortillent dans la terre et fabriquent du guano toute la journée.
Et j’ai vu que Jeckel, elle restait toute seule dans son coin, et c’était pas dans ses habitudes parce que Heckel et Jeckel, c’est des soeurs jumelles, et leur âme, elle est aussi noire que leurs plumes et elles sont tout le temps en train de comploter des choses, de mettre des raclées à tout le monde et de gueuler, et aussi d’empêcher les autres de gratter la terre pour trouver des choses mortes et gluantes, et à la fin c’est Don Giovanni (mon coq que j’aime) qui vient calmer tout le monde à coups de beignes.
Jeckel, donc, ça allait pas fort, alors je te l’ai chopée sous mon bras et je l’ai fourrée dans ma voiture, sur le siège passager, et j’ai enroulé la ceinture deux fois autour de son petit corps osseux et c’était pas facile.
On a réussi à faire les 15 bornes jusqu’à la clinique du docteur Troadec, et j’étais pas peu fière d’y être arrivée vu que Jeckel, elle avait pas tenu sur son siège et elle était complètement écrasée sur ma figure pendant tout le trajet à cause de la vitesse.
A l’accueil, l’assistante elle a fait un grand sourire et puis elle a commencé à dire le truc qu’elle dit toujours quand quelqu’un ouvre la porte :
– Bonjour, asseyez-vous en salle d’attente, le vétérinaire va vous rece … MAIS QU’EST CE QUE C’EST QUE ÇA ???
– Mfffff mffff mffff, j’ai dit, mais c’était pas facile avec toutes les plumes de Jeckel dans ma bouche.
– Mon DIEU, mais vous avez quelque chose d’énorme et de très noir sur la tête …
– (sput sput) C’est Jeckel, je crois qu’elle a une patte cassée (sput) , j’ai dit.
L’assistante, elle s’est approchée pour mieux voir, et puis elle a mis un doigt dans ma poule et ça faisait « sfrrrt » et « spouitch », et là, Jeckel a ouvert un oeil tout noir et très méchant et elle s’est mise à hurler des choses sales de poule. Alors l’assistante a voulu la décrocher de mes cheveux, mais c’était pas évident parce qu’elle battait très fort des ailes, et elle avait ses serres bien plantées dans mon cuir chevelu, et quand l’assistante tirait dessus, elle essayait de la picorer en visant les yeux, et puis elle a un peu glissé sur ma figure et je voyais plus que du duvet sombre.
– J’vois plus rien ! j’ai dit.
– Ne bougez surtout pas, a dit l’assistante, je vais chercher le vétérinaire, et elle m’a laissée au milieu de la salle d’attente avec Jeckel accrochée à ma tête qui faisait « hiiiaaaaargh hiiiiaargh » au lieu de « côt côt » et qui battait des ailes, et moi je tournais sur moi-même en criant « J’vois plus rien ! J’vois plus rien ! »
Le docteur Troadec, il est arrivé en rigolant et il a dit:
– Laissez-moi faire, j’ai connu une autruche de Zambie qui avait le même profil.
Et puis il fait son truc habituel, PAF! Une droite. Et Jeckel a arrêté de bouger.
Après, on a profité qu’elle était dans les vapes pour faire des radios pendant que j’essayais d’enlever toutes les plumes de ma bouche et de mon visage.
– Des antécédents à me signaler ? a dit le docteur Troadec.
– Heu… alors voyons … Je pleure avec mes yeux quand y’a des pollens, et puis j’ai eu les végétations en 1984, j’ai été mordue par un axolotl en 2003 … heu … attendez … je l’ai sur le bout de la langue… Ah oui, je suis en train de ménopauser, on m’a dit.
– Je voulais dire « des antécédents CONCERNANT CETTE POULE ».
– Ah pardon. Non, aucun.
– Bon. Ben on part sur une luxation coxo-fémorale alors.
– Super.
– Ça va banquer un peu, j’espère que vous avez une bonne assurance ou des relations bien placées chez Sofinco.
– Ha ha. (connard)
– Ha ha. (parisienne)
– Bon et sinon, je la soigne comment, ma poule ?
– Ben va falloir l’immobiliser deux semaines et lui faire des injections matin et soir, à commencer dans une heure.
– Et c’est pas possible de lui faire un plâtre, genre ?
– Non, c’est pas possible. (parisienne)
– OK. (connard)
Quand je suis rentrée à la maison, j’ai tout de suite voulu faire la piqûre que le docteur Troadec m’avait donnée, alors j’ai bien enroulé Jeckel dans une des écharpes en alpaga de Loutre, pour l’empêcher de bouger, et j’ai sorti la seringue de ma poche et j’ai enlevé l’espèce de truc en plastique pour sortir l’aiguille et j’ai essayé de bien viser, mais Jeckel elle avait pas de fesses et donc je savais pas trop où il fallait piquer. Du coup je l’ai laissée sur la table, bien emballée dans l’écharpe, et je suis allée téléphoner au docteur Troadec.
– Clinique vétérinaire j’écoute ? (c’était l’assistante qui avait essayé de décrocher Jeckel de ma tête)
– Oui c’est encore La Chose, j’ai dit, je voudrais savoir où c’est que je dois planter l’aiguille dans ma poule, vu qu’elle a pas de fesses.
L’assistante, elle a rien dit et y’a eu un silence dans le téléphone qui a duré très longtemps.
Et puis elle a caché le combiné avec sa main, mais au lieu de cacher le micro, c’est sur l’écouteur qu’elle avait mis sa main, donc j’ai entendu qu’elle appelait le docteur Troadec et qu’elle lui disait qu’elle allait lui passer la parisienne, qu’elle était pas assez payée pour subir ça, que de toute façon elle avait jamais voulu devenir assistante vétérinaire, que son rêve à elle c’était d’être archéologue et d’aller explorer des toilettes préhistoriques dans la vallée du Rift, et qu’elle allait de toute façon démissionner, et aussi divorcer, larguer ses enfants à l’ASE et partir à Madhyapur Thimi (c’est au Népal) (moi non plus je savais pas, j’ai regardé après sur les internets), et qu’elle reviendrait plus jamais, jamais, JAMAIS (trois fois elle l’a dit).
Le docteur Troadec, il a pris le téléphone et il a crié très fort :
– QUOI ENCORE ?
– Alors moi je veux bien faire les piqures à ma poule, j’ai dit, mais comment je fais vu qu’elle a MÊME PAS DE FESSES ?
Y’a encore eu un silence dans le téléphone qui a duré très longtemps. Et puis j’ai bien senti que le docteur, il inspirait très fort et très profondément, une seule fois, et après il a soufflé très fort et très profondément aussi, et il a dit :
– Sous l’aile. Vous faites la piqure sous l’aile. Voilà.
– Mais POURQUOI les poules, elles ont pas de fesses, d’abord ? j’ai dit.
– Et pourquoi les Egyptiens sont dessinés de profil et pas de face ? Et si ça se trouve, les Egyptiens sont dessinés DE FACE en réalité, et ils étaient juste FOUTREMENT TORDUS, mais certainement pas aussi tordus que VOUS, putain de merde ! Vous me faites CHIER ! Vous comprenez ? Je ne veux plus JAMAIS que vous appeliez ce numéro, même si votre bouc développe un syndrome de la Tourette ! Jamais, jamais, JAMAIS (trois fois, il l’a dit).
Et il a raccroché.
Moi, je suis retournée voir Jeckel, qui trouvait que l’écharpe en alpaga, c’était plutôt chouette au final : elle s’était à moitié endormie dedans, sur la table, elle avait ses yeux entrouverts et elle faisait des petits gloussements tout doux. Alors j’ai soulevé son aile doucement pour pas la réveiller, j’ai approché la seringue, et c’est là que j’ai vu son oeil s’ouvrir, se tourner vers moi avec un truc vicieux dedans, et y’a eu des « hiiiaaaaargh hiiiiaargh », une explosion de plumes et je me suis de nouveau retrouvée avec une poule collée sur le visage, et comme elle me cachait les yeux, j’ai commencé à tourner dans le salon sans rien voir, en criant « J’vois plus rien ! J’vois plus rien ! », et j’ai entendu un truc tomber et se casser par terre, et c’est là que la porte s’est ouverte.
– Mais mais mais … Mais qu’est-ce que c’est que ce BORDEL ??? a dit Loutre.
Jeckel, elle s’est arrêtée tout net de faire ses cris sadiques et elle a regardé Loutre en silence, et moi j’ai arrêter de tourner dans tous les sens, et j’ai aussi regardé Loutre par-dessous les plumes de Jeckel, et comme je savais que j’allais avoir des ennuis, j’ai commencé à pleurer très fort et à dire que c’était PAS MA FAUTE si Jeckel avait PAS DE FESSES, que le docteur Troadec était méchant, que je voulais MOURIR et que de toute façon, j’allais partir très loin, à Madhyapur Thimi même, et que j’allais JAMAIS revenir.
Loutre restait là, à l’entrée de la maison, et sa bouche faisait comme des fesses de poule très serrées si les poules avaient des fesses. Et puis j’ai vu son regard qui se posaient sur l’écharpe, et ses yeux ils sont devenus gros comme des balles de ping pong.
– De la merde ! De la MERDE sur mon écharpe en alpaga !!! Et par terre c’est … mais … T’as cassé lampe de tata Jacqueline ??? Mais t’as le DIABLE DANS LE CORPS, c’est pas possible !
Pendant que Loutre s’énervait un petit peu, Jeckel, elle est descendue de ma tête tout doucement, sans faire de bruit, et puis elle a commencé à marcher vers la porte qui était encore ouverte, à reculons, en me regardant bien dans les yeux avec son air sadique. Elle est passée derrière Loutre et elle est sortie dans la cour, et puis elle est revenue et elle a passé la tête dans le coin de l’entrée, juste une seconde, pour me lancer un dernier regard vicieux, et puis elle a disparu.
Loutre continuait à hurler des choses sales et à me menacer du divorce, de la guillotine et de mettre le feu à ma console de jeu, moi je continuais à pleurer, et puis à un moment, mon regard a glissé sur l’écharpe posée sur la table, et j’ai arrêté de pleurer parce que j’étais toute jouasse d’un seul coup.
– A’gade Loutre, c’est plus la peine de se fâcher, Jeckel elle a pondu un oeuf !
Et après, je me souviens plus de rien.

