Depuis que je suis un peu malade à cause de la ménopause, c’est Loutre qui fait les courses.
Bon en vrai depuis qu’on est ensemble, c’est Loutre qui fait les courses.
Loutre chasse la courge butternut et le papier toilette depuis vingt ans, pour qu’on puisse manger des choses saines en regardant La Maison France 5 Le jour des morts vivants et qu’on puisse aller aux toilettes sans faire de crises de panique après le film (une fois j’ai quand même fait une syncope aux W.C mais c’était parce que Phlegmon s’était planqué comme un petit connard derrière le chauffe-eau juste après qu’on avait revu L’Exorciste, et qu’il a bondi en hurlant « LA TRUIE EST EN MOI » au moment où je baissais mon pantalon).
Samedi matin, j’ai bien vu que Loutre ressentait une certaine lassitude, parce que son bouquin était à peine entamé (derrière c’était écrit « un réparateur de chaudières du New Hampshire quitte sa vie misérable pour partir vers la Floride, terre de tous les rêves, où il va rencontrer une émigrée haïtienne fuyant la pauvreté. Leurs destins finiront par s’unir ») et aussi parce que sa playlist Spotify arrêtait pas de passer Everybody knows de Leonard Cohen et Wave of mutilation des Pixies, qui ne sont pas des chansons qui te donnent beaucoup envie de rire ou de faire la fête (ou alors en musique de fond pour un suicide collectif dans une secte, par exemple, là ça marche).
– Ben ça va pas ?
– Non.
– Pourquoi ?
– On est samedi.
– Ah oui c’est vrai. On est samedi.
– C’est le jour des courses.
– Ah oui c’est vrai. C’est le jour des courses.
– J’anticipe. J’ai un peu envie de mourir.
Et là j’ai fait la plus grosse bêtise de toute ma vie, j’ai ouvert ma bouche et j’ai dit :
– Tu veux que j’y aille ?
A 14h, je me suis garée sur le parking de notre supermarché de la campagne bretonne.
Notre supermarché de la campagne bretonne, il est quand même très grand, très moderne. Tout autour il y a des vaches et des arbres, c’est très joli.
Sur le parking, il y avait autant de voitures que quand tu vas à la foire de l’andouillette de Guéméné-Penfao (un évènement très ludique et très apprécié où les gens mangent beaucoup, font des concours de cris de cochons et rotent de la cervoise).
J’ai eu un peu de mal à atteindre les portes, et quand j’y suis arrivée, j’ai encore dû attendre une plombe, rapport au fauteuil roulant qui s’était coincé dans le tambour automatique (heureusement le fauteuil a rien eu au final, c’est seulement le vieux monsieur qui était dedans qui a été un peu cassé).
J’avais une liste de plein de choses très naturelles et très bonnes pour la santé à acheter, parce que Loutre fait des menus très précis depuis que je me suis fait gauler à trois heures du matin en train de manger des chips et des Haribo en essayant de terminer la quête où il faut essayer de retrouver une vieille poêle à frire pour pouvoir culbuter Triss Merigold (c’est dans « The Witcher 3 » si tu le sais pas). Et puis Loutre m’avait prévenue que je devais VRAIMENT me tenir à la liste (les majuscules ne sont pas de moi), alors je me suis promis de faire bien attention.
Sur ma liste, y’avait « courge butternut » qui est un grand classique de Loutre, et puis aussi « salade », « petits pois », « haricots verts« , « lentilles », « chou fleur » et plein d’autres choses très vertes et très saines. C’est parce que depuis que je suis malade de la ménopause, j’ai un peu grossi, et Loutre voit bien que ça me met dans l’inconfort (rapport à mes habits), et j’ai beau essayer de pas le montrer, ben ça se voit quand même.
– Choupi … il est pas un peu trop serré, ton pantalon ?
– (Huuuuuuushhhhhh) Je vois pas pourquoi tu dis ça (Huuuuuuushhhhhh)
– Je ne sais pas. Peut-être parce que tu respires un peu comme ma grand-mère quand elle faisait une crise d’emphysème.
– (Huuuuuuushhhhhh) Pas du tout, je fais comme tu m’as appris avec le coup de la respiration par le ventre, c’est pour calmer mon stress (Huuuuuuushhhhhh)
– Mouais. C’est bizarre, tu n’es JAMAIS stressée, en dehors des moments où je te vois faire des cris de singe devant ta console et te fouler littéralement le pouce à force d’enfoncer les boutons « croix » et « carré » comme une hystérique en pleine crise d’épilpesie.
– (Huuuuuuushhhhhh) Oui ben là en vrai, je suis stressée à cause du boulot et tout ça, voilà (Huuuuuuushhhhhh)
– OK.
– Mon pantalon est PAS trop serré. Pas DU TOUT.
– Si tu le dis.
Et on a entendu un « PTOING », et Loutre a hurlé de douleur, et c’était le bouton de mon pantalon qui venait de sauter dans son oeil, et ça a fait des histoires.
Le rayon des fruits et légumes, il est tout au fond du magasin et il faut dépasser plein d’autres rayons avant d’y arriver. Le truc c’est que si je voyais bien qu’il n’y avait presque personne devant les bons produits tout verts et très sains (moi non plus j’y vais jamais d’habitude), y’avait beaucoup de monde partout ailleurs, et donc c’était pas facile d’avancer.
Alors j’ai fait un croche-pied à la vieille dame qui me bloquait le passage dans l’allée des pâtes, j’ai toussé très fort sans mettre ma main devant ma bouche pour dépasser toutes les gentilles personnes âgées qui se traitaient d’enculés au rayon des céréales chimiques, j’ai presque pas eu mal quand j’ai croisé le Claude et qu’il m’a mis un coup de poing dans le dos (c’est rapport au final de Game of Thrones que je lui ai spoilé y’a quelques années), mais après j’ai été coincée par un troupeau d’enfants qui suivaient leur maman au rayon des gâteaux industriels et qui étaient vraiment très nombreux (le planning familial, ça marche pas très bien dans la campagne et les fermiers se reproduisent souvent, et même des fois entre eux, et du coup ça fait des enfants qui louchent et qui ont un pied plus court que l’autre, comme le valet Igor dans Frankenstein Junior) (qui est le meilleur film de tous les temps).
Comme j’étais bien coincée, j’ai été obligée de faire un grand détour par le rayon « technologie et loisirs », qui est juste après le rayon « friandises très chères et très caloriques » (deux rayons que Loutre m’interdit toujours quand on va faire les courses ensemble).
Bon, ça m’a pris trois heures mais à la fin, j’étais bien contente et pas peu fière de passer en caisse avec mon caddie trop rempli. Je savais que j’allais provoquer de la fierté dans le dedans de Loutre, et ça, c’était vraiment chouette parce que c’est pas souvent que ça arrive.
La caissière, elle a regardé mon caddie, elle m’a regardée, elle a regardé mon caddie, elle m’a regardée, et c’était comme si c’était moi qui étais responsable du réchauffement climatique, de la guerre au Proche Orient, de l’invasion de l’Ukraine ET de l’augmentation du prix des galettes Saint Michel.
– Rien, elle a répondu.
– Bah si, vous faites une tête, on dirait la tête de Loutre quand je fais cuire les pâtes farcies à la poêle au lieu de les mettre dans l’eau bouillante (après elles sont toutes dures et croquantes et on peut pas les manger, mais c’est pas ma faute si c’est écrit en tout petit sur le paquet « faire cuire au bain marie pendant 5 minutes », y z’ont qu’à écrire plus gros aussi, mon docteur m’a dit que quand on souffre de ménopause eh ben on voit moins bien, donc voilà)
La caissière, elle a pas répondu mais ses yeux ils ont fait un peu comme ceux des filles dans les dessins animés japonais : ils sont devenus très, très gros et y’avait du liquide dedans.
– Vous êtes mariée ? elle a demandé. Oh attendez … oubliez ma question. Evidemment que non.
Alors là, je me suis mise très, très en colère et j’ai commencé à crier et à pleurer, j’ai dit que j’avais proposé de faire les courses pour AIDER Loutre, que c’était pas facile pour moi d’aller dans un endroit plein de GENS où on entend Chante France toute la journée dans les hauts-parleurs (et c’était vrai, j’avais dû écouter Yves Duteil, Mylène Farmer, Joe Dassin, Patrick Bruel et Dalida pendant tout le temps que je mettais les choses dans le caddie), que j’avais fait preuve de BEAUCOUP de courage en venant dans ce magasin rempli de personnes VIEILLES et MECHANTES, que mon pantalon était PAS trop serré et que puisque c’était comme ça, eh ben j’allais me suicider.
La caissière, elle m’a pas quittée des yeux et elle a dit un truc dans son micro (j’ai pas bien entendu mais ça faisait comme « sécurité … caisse douze … urgence … parisienne … Marine Le Pen)
J’ai senti qu’on me tapotait l’épaule et je me suis retournée, et j’ai vu un monsieur très grand et très large qui me regardait en fronçant les sourcils tellement fort qu’on voyait plus ses yeux.
– C’est quoi, ce bordel ? il a dit.
Alors je lui ai expliqué de nouveau que j’avais PAS demandé à venir, qu je voulais faire une BONNE ACTION et que voilà comment on me remerciait, que plus jamais je rendrais service à PERSONNE, que j’étais malade à cause de la ménopause et que personne ne m’aimait, et puis tout à coup j’ai commencé à dire des choses sales mais c’était pas moi, c’était les hormones (comme me l’a expliqué le docteur Pilchard).
– Toi TA GUEULE, tu ressembles à un croisement entre une génisse Prim’Holstein et un nasique de Bornéo, avec ton tarin qui ressemble à une BITE ! Va plutôt te trouver un boulot de tourneur-fraiseur à Hénin-Beaumont et LÂCHE-MOI, sous-merde, fiente de casoar, t’es fan Marc Levy ou tu préfères Guillaule Musso, putain d’analphabète ? Je t’emmerde, je vous emmerde TOUS !
Alors là, le vigile, il a pas aimé du tout et il a voulu m’attraper par le col, mais c’était pas facile vu que je m’étais mise à tourner sur moi-même sans pouvoir m’arrêter en chantant le générique de La petite maison dans la prairie.
Au final, le directeur du magasin a dû téléphoner à Loutre, qui était en train de finir le chapitre de son bouquin (le réparateur de chaudière et sa copine haïtienne décidaient de quitter la civilisation pour s’exiler dans un ranch du Montana, où ils allaient élever des enfants laotiens et des chèvres Girgentana pour se fabriquer des choses en poils longs et chauds l’hiver).
En arrivant, Loutre a dû écouter les explications de la caissière, du vigile et du directeur, qui parlaient tous en même temps et très fort.
– Je ne comprends pas, a dit Loutre. OK elle a fait une crise, mais COMMENT ça a commencé, tout ça ???
– C’est à cause de son caddie, a dit la caissière. J’ai été choquée. Elle s’en est rendu compte. Elle a pété une pile.
– Son caddie ?
Et Loutre a regardé mon chariot, qui était resté tout seul et tout abandonné à côté des caisses.
– Mais … mais … MAIS ?
– T’énerve pas, je peux tout expliquer, j’ai dit (parce que je sentais que ça allait encore faire des histoires).
– TROIS jeux vidéo ? SIX paquets de bonbons cancérigènes ? Une ENCEINTE bluetooth en forme de tahitienne obèse qui danse le french cancan quand on l’allume ? Et ça … « L’attaque des poulpes priapiques vengeurs« , avec le résumé derrière la jaquette … attends … « Une tornade stellaire perturbe l’équilibre des océans et provoque un tsunami qui rejette des millions de poulpes assoiffés de sang sur les côtes californiennes, le carnage commence »… MAIS TU TE FOUS DE MA GUEULE ?
– Mais je VOULAIS aller acheter tous tes machins verts dégueulasses ! Je VOULAIS prendre la courge qui ressemble à une bite d’éléphant jaune, et les trucs frisés coiffés comme Aretha Franklin, et tout ! Mais y’avait tellement de VIEUX qui faisaient leurs courses, j’ai été obligée de passer par le fond du magasin, et après j’ai vu toutes ces choses si chouettes …
Loutre a dit que je perdais rien pour attendre, qu’on allait voir ce qu’on allait voir une fois à la maison, je voyais la transpiration qui coulait sur son visage tout rouge, et puis on a dû payer tout ce que j’avais mis dans le caddie, et on allait partir quand le vigile s’est mis à rigoler et puis il a dit à Loutre :
– Elle aurait dû suivre sa liste, la p’tit dame, ça lui aurait permis de retrouver un peu la ligne, vu comment son pantalon est SERRÉ…
Alors là j’ai encore vu rouge, je me suis retournée, Loutre a essayé de mettre sa main sur ma bouche avant que je puisse dire au vigile d’aller se faire enculer, la caissière a plongé vers moi comme ils font dans les matches de rugby, le directeur du magasin a ouvert la bouche pour hurler comme Dakota Fanning dans La guerre des mondes, et puis on a entendu un « PTOING », et le vigile a hurlé de douleur, et c’était le bouton de mon pantalon qui venait de sauter dans son oeil, et ça a fait des histoires.

