La fille qui avait confondu un sommet plutôt balèze avec une résidence senior Orpea à 7000 boules par mois

Cette année avec Loutre, on fête nos vingt ans.

Ça veut pas dire qu’on a vingt ans, mais qu’on est ensemble depuis vingt ans. Du coup, Loutre avait très envie de fêter ça (et moi je sais pas vraiment pourquoi, vu que ça fait vingt ans que j’entends dix fois par jour que je suis « insupportable, insupportable, INSUPPORTABLE »).

Donc l’autre jour, Loutre a débarqué à la maison après son travail (un truc de formation où il fallait apprendre des choses à des jardiniers municipaux et à des dames pipi des écoles maternelles, j’ai pas tout compris mais ça s’appelait « Intégration dans la Fonction Publique Territoriale des catégories C ») (je connais pas les catégories A et B, mais ça doit pas être marrant non plus, Loutre dit qu’à chaque fois les gens ont l’air d’avoir envie de se pendre après avoir avalé six boites de Xanax avec trois bouteilles de vodka).

Donc Loutre a posé son sac et son manteau, et j’ai pas trop aimé le sourire sur son visage (quand Loutre sourit, en général c’est pas bon signe, soit j’ai fait une très grosse bêtise et ça va faire des histoires, soit la tante Armelle de Loutre a fait un arrêt cardiaque ou bien elle a été écrasée par un bus) (m’enfin bon, ça c’est pas très plausible parce qu’il n’y a pas de bus à Coutances, seulement un club de belotte, un EHPAD et un magasin de pompes funèbres).

– Choupi, pour célébrer nos vingt ans je t’ai préparé une surprise.

– OOOOOOOOOOOH ???

– J’ai réservé un cinq étoiles à Dubaï, bloqué une demi-journée de shopping dans le plus grand centre commercial du Moyen Orient, je t’ai arrangé deux heures d’entrevue avec une influenceuse « maquillage et fermeté du cul » dans sa villa, et j’ai privatisé une discothèque aux portes du désert avec un concert de Cookie Dingler, Jeanne Mas et la Compagnie Créole (en play-back, ils sont pas tout jeunes non plus).

– (….)

– Alors, heureuse ?

– (….)

– Je déconne. On part dans un chalet microscopique paumé sur un haut plateau du Cantal. À part quelques charolaises (les vaches, pas les dames) et quelques gypaètes, devrait pas y avoir grand-monde mais on croisera peut-être un ou deux adhérents de la FNSEA que tu pourras traiter d’enculés (histoire de garder quelques repères).

– WHAAAAAAAAAAAAHOUUUUU !

– Oui. Je savais que ça te plairait.

– JE FAIS MA VALISE !!!!

Et j’ai foncé dans la chambre, parce que c’est vrai que j’étais très jouasse même si comme tu le sais, j’aime pas trop être dehors (à cause des bêtes qui volent et qui piquent, et puis des pollens, et puis aussi des autres gens, mais là justement il n’y aurait pas d’autres gens et ça, ça me plaisait vraiment beaucoup).

J’ai pris mon sac à dos (celui avec le dessin de Lara Croft brodé dessus) (ça aussi ça a fait des histoires) et j’ai commencé à fourrer tout un tas de choses dedans, sans vraiment faire attention, des chaussettes, des pulls de toutes les couleurs, des pantalons, en fait je m’en fichais un peu, parce que c’était pas ça le plus important.

Après, je suis redescendue dans le salon et j’ai commencé à débrancher LE TRUC qui était vraiment important, pour le mettre dans le sac à dos, mais ça rentrait pas à cause de tous les vêtements que j’avais bourrés dedans, alors j’ai sorti les fringues qui étaient toutes chiffonnées et je les ai jetées par terre, et là, LE TRUC est rentré comme une lettre à la poste.

Loutre m’a regardée faire, sans rien dire, et puis à un moment donné j’ai entendu un raclement de gorge, j’ai regardé Loutre et j’ai eu droit au regard.

– Dis-moi … quelle est cette chose plastifiée fort imposante que tu vas finir par casser à force de sauter dessus à pieds joints pour la caser dans ton sac à dos ?

– Ben … Ma console.

– Ha ha ha. Oui mais en fait, non. Suis-je bête, j’ai oublié de préciser que le séjour impliquait une cure de sevrage. PAS DE CONSOLE. Interdit, forbidden, verboten, prohibido.

– Mais mais mais …

– Du bon air pur, de la randonnée, des animaux sauvages comme tu aimes. Tu me traiteras de sous-merde à voix basse si ça te chante, mais tu vas DÉCONNECTER, c’est moi qui te le dis.

Et c’est comme ça qu’on a rejoint le Cantal, et j’ai pas décroché un mot pendant les sept heures de route.

Le chalet, on aurait dit la maison de la famille Ingalls mais pour des nains ou des hobbits. Il était fait avec plein de troncs d’arbres et posé au milieu d’un champ, comme ça, avec deux ou trois fermes autour (mais pas tout près quand même) et il était vraiment tout petit.

– Aide-moi à décharger la voiture, a dit Loutre, et j’ai commencé à sortir les sacs et les valises, et c’est là qu’on s’est rendu compte que j’avais pas bien fermé la bouteille de sirop de rhubarbe qui était rangée au milieu des affaires de Loutre, et ça a fait des histoires.

– Mais … mais … BORDEL, du sirop industriel sur mon pantalon « Le temps des cerises » !

– Bah c’est ta faute, aussi, t’achètes toujours des fringues de bourge … et puis fallait me le dire, que la bouteille elle fermait pas bien.

– Mais elle ferme TRES BIEN cette bouteille ! C’est toi qui n’es même pas foutue de tourner le bouchon DANS LE BON SENS !

– La dame des tests psycho-machin elle l’avait bien dit, que j’étais un peu dyslexique.

– Des MAINS ? T’es dyslexique DES MAINS ?

Après qu’on a fait quatre fois le tour du chalet en courant, avec Loutre qui me coursait en me lançant des habits tout gluants et en criant des choses sales, on a fini par entrer, et c’était vraiment très joli et très chaleureux, avec les têtes de marmottes empaillées au mur et la vieille paire de skis en bois au-dessus de la toute petite télé (qui était aussi pour des nains ou des hobbits, et j’ai commencé à pleurer parce que j’allais jamais pouvoir regarder Evil Dead Burn là-dessus).

Loutre avait l’air d’être au paradis, ses poumons tout gonflés devant le beau coucher de soleil, les bras écartés.

– Regarde Choupi, ÇA c’est la vraie vie.

– Sûrement, j’ai dit. On peut rentrer ? Y’a des bêtes qui volent, je commence à me les peler, et puis y’a New York 1997 qui commence sur M6 dans dix minutes.

Et j’ai encore eu droit à « insupportable, insupportable, INSUPPORTABLE ».

Les premiers jours, on a fait plein de choses avec nos jambes dans la nature, ça s’appelle de la randonnée et j’avais pas trop l’habitude, alors c’est vrai que je râlais un peu.

– Respire à pleins poumons, La Chose ! C’est pas magnifique ?

– Huuuuuh ? Si (pffff) si … (pffff)

– Allez, hauts les cœurs ! Encore six bornes et un petit dénivelé avant le pique-nique ! Raaaah quel bonheur ! T’es pas d’accord ?

– Reuheuuu teuf teuf ! Si, si … (kof ! kof ! Rheuuuu!)

– Mais quelle chochotte !

– s’pas moi … s’mon myocarde qui a décidé de se faire la malle par mes narines et mes poumons qui ressemblent à un soufflé raté …

– Ooooh regarde ! Regarde là-haut ! Des rapaces ! Y’en a au moins quinze, c’est fou ce qu’ils volent bas !

– Cherche pas … (kof ! Kof !) z’ont compris … (Rheuuuu ! Teuf !) que le dîner allait bientôt être servi …

On a aussi visité Gergovie, qui est l’endroit où le chef Abraracourcix a combattu contre les Romains quand il était jeune, et où il a récupéré le bouclier arverne. Loutre m’a expliqué que c’était surtout l’endroit où Vercingétorix avait gagné contre César, et j’ai dit que oui, sûrement aussi (en vrai j’en savais rien). Quand on a quitté le musée et le site archéologique, Loutre m’a demandé de vider mes poches, et j’ai dû ramener tous les bouts de la muraille que j’avais chourrés pour ma collection de choses historiques, et j’ai pas décroché un mot pendant les deux heures de route pour revenir au chalet.

A force d’utiliser mes jambes, j’ai fini par gagner en endurance (c’est Loutre qui appelle ça comme ça), et à la fin de la semaine, on a décidé d’aller monter en haut du Plomb du Cantal, qui est une grosse montagne très jolie.

Moi j’aurais préféré qu’on prenne le téléphérique, mais Loutre a dit que non, que ça serait beaucoup plus chouette de grimper à pied et de « voir nos effort récompensés au sommet par un petit thé parfumé » (moi j’ai tout de suite pensé à Jean-Claude Dusse avec le moniteur de ski et au « petit vin chaud » avec le truc du planter de bâton, mais j’ai rien dit parce que ça aurait fait des histoires).

Donc on a commencé notre balade jusqu’au sommet, et y’avait d’autres gens qui marchaient avec nous, des dames et des messieurs très athlétiques avec des cheveux très blancs et du matos de randonnée très professionnel. Ils rigolaient ensemble et ils avaient pas du tout l’air fatigué, alors que moi j’arrêtais pas de demander à Loutre de faire des pauses, et j’en profitais pour me récompenser toute seule, et Loutre avait son air très sombre de « pas frais mon poisson ? ».

– SNIIIIIIRFL ……

– Choupi, on ne crache pas du haut de la tour de surveillance des incendies, on redescend et on continue à marcher.

– (PTIOU) (trop tard)

– DUCON ? DUUUUUUCON ? DUUUUCON !

– Choupi, on ne profite pas de l’écho pour rejouer « l’appeau à chasseurs » de Franquin, on continue à marcher.

– (ENCULÉÉÉÉ ?)

– (Soupir) Non, on ne fait pas non plus « l’appeau à militant de la FNSEA » …

– RAKATAKATAKATAKA !

– Choupi, on n’imite pas la mitraillette des résistants sous prétexte qu’on traverse un maquis, on continue à marcher.

– A’gade Loutre !!! Un Milan royal !

– Choupi, on n’enjambe pas le parapet pour faire gouzi-gouzi aux rapaces. On se rappelle qu’on est à 1855 mètres d’altitude, on adopte une attitude responsable et on continue à marcher.

En arrivant tout en haut, on avait vraiment une très belle vue sur le Cantal, et sur toute l’Auvergne aussi. Le groupe de la résidence senior était même pas essoufflé ni rien, ils ont commencé à prendre des photos à côté de nous et moi j’étais quand même contente d’avoir réussi à aller jusqu’au sommet sans faire pipi dans ma culotte ou mourir, alors j’ai grimpé sur le truc en pierre qui marque le point le plus haut, j’ai ouvert les bras et j’ai commencé à chanter « I BELIEVE I CAN FLY » très fort et très faux.

A ce moment-là, le monsieur âgé qui était le chef du groupe des momies s’est approché de Loutre et il a dit :

– Excusez-moi ?

– Oui monsieur ? a répondu Loutre.

– C’est pas pour me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais … elle est attardée, votre amie ? Ca fait trois heures qu’on en discute avec mes amis, là … On a pris les paris …Ghislaine pense à une encéphalopathie anoxo-ischémique à la naissance …J’ai misé dix euros sur une atrophie corticale, on est tous médecins à la retraite, on fait partie du club de marche « Hippocrate en goguette » …

– Non docteur, une neuropsychologue lui a même diagnostiqué l’inverse, il y a longtemps …

– Ah.

– Eh.

– En même temps j’ai toujours pensé que c’était de la foutaise, leurs tests modernes.

– MAIS TELLEMENT, docteur.

– HEY LOUTRE ! j’ai crié, t’as remarqué qu’il n’y a que des VIEUX qui se baladent dans la montagne en même temps que nous ?

– Choupi, on prend conscience du fait qu’on est pas seule au sommet et on fait attention à ce qu’on dit.

– Oui en fait elle est complètement con, quoi.

– Voilà docteur, c’est bien résumé.

J’ai pas tout compris à leur discussion, mais moi en tout cas j’étais bien contente.

A la fin de la semaine, on a dû refaire nos valises, nettoyer le chalet et charger la voiture. On avait sept heures de voyage à faire pour rentrer chez nous, alors Loutre avait fait plein de provisions pour la route. Et donc c’est sur l’aire de Moulduche-Sous-Pavillon que Loutre s’est rendu compte que la boîte avec le truc rose qui sent un peu fort et qui colle s’était ouverte dans la valise.

– Mais … mais … BORDEL, du tarama sur mes pompes de randonnée « Le Chameau » !

– Bah avec un nom comme ça, franchement c’est pas non plus une grosse perte …

Et c’est là que ça a fait des histoires.

Catégories : Développement personnel et recherche du bonheur (c'est ça...) | Étiquettes : , , | 2 Commentaires

Navigation des articles

2 réflexions sur “La fille qui avait confondu un sommet plutôt balèze avec une résidence senior Orpea à 7000 boules par mois”

  1. jphoulier

    C’est réconfortant de vous lire à nouveau.

    Merci

  2. Elle en a bien, du courage, Loutre, pour continuer de te sortir en public. Il est là, l’amour, moi je t’aurais laissée au CAT le plus proche.

Votre commentaire

Propulsé par WordPress.com.